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Carnet de création de "L'atelier
du peintre"
(extrait n°9 du 12 septembre 2007
)
DE LA CULTURE, DE LA NATURE ET DE LA DIGESTION.
"L'atelier du peintre" révèle
bien des surprises
Dans chacun de ses recoins, il y a des questionnements.
Pour "Plic Ploc", chaque goutte d'eau, chaque chanson de la
rivière me plongeait dans mon sujet. Pour "L'atelier du peintre",
hormis les désirs de création, toujours présents
dans tous les sens, je me tape l'histoire et les andouilleries de l'art
contemporain.
Jamais le chant simple d'une rivière, mais les phrases en latin
de Kiefer sur une plaque de tôle qui ont une prétention à
me parler de nature
Alors
Lisons, apprenons.
Je lis une conversation entre Beuys, Kounellis, Kiefer et Cucchi en 1984,
à la Kunsthall de Bâle ("Bâtissons une cathédrale",
éd. de l'Arche.) : ces artistes déplorent la mort de la
bourgeoisie après la guerre et l'avènement d'une classe
qui n'a pas de morale, ils regrettent une perte de niveau et ils cherchent
une centralité à l'uvre et à l'artiste. Ils
semblent avoir peur des artistes plus jeunes qu'eux.
Bon
lisons, apprenons.
Je vais voir des expos, j'en parle et cela fait débat dans la compagnie,
car il y a toujours la tentation universitaire de prudence : celui qui
ne sait pas tout ne peut rien dire ! Je regarde, je ne sais rien et je
dis. Je veux placer ma réflexion à l'endroit où je
suis, pas ailleurs. La liberté est celle-là : regarder de
l'endroit où nous sommes, apprendre avec humilité, mais
ne pas se soumettre aux dogmes d'aujourd'hui. Je vous livre donc mes impressions
"L'atelier du peintre" est en jachère, il se repose.
Ce spectacle sera fertile de toutes ces fumures.
Culture.
Je rentre de vacances, une semaine passée chez mes amis dans la
presqu'île guérandaise.
Alors, bien sûr, je suis allé à Saint-Nazaire. Cette
ville possède dans son cur un bunker immense, la base des
sous-marins allemands qui ne fut pas détruite par les bombardements.
À Saint-Nazaire, les Allemands ont résisté du 4 août
44 au 11 mai 45, dans une poche dite "la poche de Saint-Nazaire",
la reddition des troupes allemandes ne s'étant faite qu'à
la capitulation de l'Allemagne nazie.
Saint-Nazaire possède aujourd'hui, dans
ce lieu malfaisant, noir et inquiétant, un lieu culturel à
l'ambition illimitée appelé "Le LIFE" (Lieu International
des Formes Émergentes, je vous "prille" de respecter
les majuscules !). Les créateurs du nom de ce lieu ont dû
turbiner sec pour trouver le nom, j'imagine qu'ils n'ont pas réussi
à en trouver un plus
enfin, moins
enfin
pas tant
heu
, alors ils ont gardé celui-là.
Donc, j'y suis été, comme on dit dans ma campagne.
Dans ce Lieu International des Formes Émergentes,
il y avait une exposition émergeante. Une immense affiche annonçait
en majuscules impressionnantes : "Edwin Van der Heide : absolute
psychedelic". Rien que le nom, ça fout les jetons
Et
puis, "ça le fait", façon "La Fabrique"
de Warhol ou lieu alternatif berlinois d'avant la chute du mur : il n'y
avait donc pas à hésiter ! Nous étions dans le Lieu
International des Formes Émergentes (en américain : la soumission
à la langue de l'Empire signale l'émergence
Au train
où va le monde, on ne va pas tarder à parler et écrire
chinois, chez les émergents !).
L'expo : dans un hall noir et long du bunker,
au son d'une bande qui boume-boume, il y avait une démonstration
d'effets laser dans un petit brouillard d'eau pulvérisée,
c'est-à-dire 2 ou 3 lasers qui croisaient leurs fils de lumière,
bleus ou verts, en faisant les effets prévus dans le catalogue,
tels qu'on peut en voir chez les marchands de lasers, dans les boîtes
de nuit, au "cirque Flic Flac" en Allemagne et bientôt
chez l'épicier chinois au coin de votre rue pour attirer les clients.
Les silhouettes des spectateurs se détachaient du brouillard comme
dans une toile de Fromanger
Joli effet
Et voilà ! Quoi d'autre ? Ben
rien ! Rien qu'une démonstration
démodée d'un engin technique, un effet forain qui attire
le chaland, comme au Futuroscope de Poitiers : une démonstration
technologique sans idées, sans poésie, sans rien. Mais dotée
d'un discours au scalpel, d'une affiche immense conforme, et d'une scénographie
encore plus conforme à l'idée qu'on se fait de l'émergence
depuis une vingtaine d'années.
Bref, ça m'a méchamment gonflé !
Mais tout de même, un coup de colère,
ça ne suffit pas : qu'est-ce qui me gonfle autant dans cette histoire
?
C'est que les créateurs de ce genre de choses prévoient
et bétonnent tout avant de créer l'uvre, même
le discours, l'effet obligatoire et ce que le public doit en penser. Ils
nous ligotent et le spectateur n'a plus aucune liberté. C'est un
art qui peut être qualifié de totalitaire dans sa prétention
à imposer un modèle, à nous soumettre à ce
modèle, à sacrifier à des modèles.
Quand Royal De Luxe pose un géant dans
une ville, il offre ce géant à la ville, mais, surtout,
il offre la liberté d'imaginer ce qu'on veut du géant. C'est
un art formidable, car il est modeste, dans le sens où le commentaire
ne précède pas l'uvre : c'est un art vivant, qui nous
permet d'espérer notre liberté d'agir sur le monde.
Par contre, par sa communication pour cette expo, le LIFE nous oblige
à penser et à adhérer à sa seule vision officielle.
Sans le pompeux prétentieux, cet entresort forain aurait pu ouvrir
une liberté et même devenir - allez pourquoi pas, soyons
pas chien ! - une uvre d'art. Mais c'est raté !
Pour "L'atelier du peintre", j'ai cherché à utiliser
les effets de laser, de fils de lumière
Mais je n'ai pas
réussi à trouver autre chose que la pauvre idée de
faire des effets techniques dans du brouillard humide. J'ai donc abandonné,
pour l'instant. Raté avant de commencer
C'est plus simple,
ça m'évitera de m'engueuler !
Et si j'y reviens, tant mieux, c'est qu'on aura trouvé quelque
chose.
Nature.
Entre Nantes et Saint-Nazaire, au fil de l'estuaire, il y a une exposition
d'uvres contemporaines : Jean-Luc Courcoult, de Royal De Luxe, a
créé la réplique d'une maison d'un village qu'il
a posée au milieu de la Loire, à demi immergée. Cette
uvre, dont la photo fut largement diffusée dans les magazines,
consacrait ce créateur de spectacles de rue comme plasticien contemporain.
La Loire en crue a englouti la maison avant l'inauguration. Ce sont les
géants qui l'ont coulée.
Pour la poésie et la liberté.
Je me suis carapaté dans le marais d'Assérac,
où, avec des amis, nous avons observé vendredi 31 août,
entre 15 et 17 heures, entre autres oiseaux réguliers des lieux
humides, une grande aigrette et une cigogne noire. Je sais, tu t'en fous,
mais ça fait rudement plaisir : il y a 20 ans, j'avais observé
dans le même coin une première cigogne noire et j'avais signalé
cette observation à la Ligue de Protection des Oiseaux de Loire-Atlantique.
J'étais le sixième à signaler cet oiseau à
cet endroit, espèce dont certains individus étaient en train
de changer de route migratoire. Les oiseaux ont une histoire, et nous
pouvons l'observer de notre vivant. C'est chic !
Digestion.
"France Cul", dans la voiture qui me ramenait vers le Jura,
citait Deleuze au cours d'une émission consacrée à
la Bêtise - et donc à la connaissance. Il disait qu'il y
avait des personnes qui, pour connaître, reconnaissaient. Leurs
connaissances étaient constituées de reconnaissances, et
en ce qui le concernait, disait-il, sa connaissance était plutôt
une digestion.
Deleuze disait connaître par digestion. Cette idée m'a frappé.
Et je me reconnais dans ce concept de digestion, de connaissance digérée.
Le spectacle procède quelquefois de ces notions : il est des spectacles
qui sont faits de reconnaissances, et nous reconnaissons ce que nous venons
voir. D'autres sont le résultat d'une digestion.
Nous avalons en vrac la connaissance, d'ici, de là, et clic-clac,
l'ensemble devient molécules, sang, sperme, larmes, désirs,
idées, merde, éclairs de plaisir, pointe de douleur, nouveauté,
rabâchage, instants magiques et uniques, longue litanie de déjà
vu, incroyables moments mélangés à de prévisibles
tableaux
Notre connaissance des arts est ainsi digérée
dans la création d'un spectacle. Bien digérée, mal
digérée, mais digérée.
Ensuite, et à cette seule condition, nous pouvons travailler sans
avoir peur d'être la reconnaissance d'une connaissance apprise dans
une encyclopédie, lue dans un magazine de mode, dans Art Press
ou étudiée dans un article branché d'une revue de
cirque contemporain. La parodie n'a pas sa place, les références
y sont priées de se faire discrètes et la symbolique légère.
Digérées, nos connaissances ne font plus dictature et nous
pouvons créer.
Culture, nature et digestion.
En gestation de "L'atelier du peintre", je redeviens élève
et me remets à la connaissance des arts plastiques (d'où
la teneur actuelle de ce carnet) : l'histoire, les uvres et, hélas,
les commentaires. Il y a 30 ans, j'étais un fan de peinture, et
puis j'ai abandonné cette voie-là pour me consacrer au spectacle,
aussi parce que, à l'époque et dans la configuration psychologique
et sociale qui était la mienne, je me suis interdit de m'inscrire
aux Beaux-Arts. J'en crevais d'envie, mais je n'ai pas pu le faire, je
ne me sentais pas à la hauteur. Je pense aujourd'hui que c'est
socialement que l'interdiction était formulée (comme je
n'aurais pas pu non plus étudier ni au conservatoire, ni dans une
quelconque institution). Certains ont classé ces sortes d'empêchements
dans la catégorie des "névroses de classe"
J'ai tout de même étudié quelques mois l'histoire
de l'art à Besançon : je me souviens des enseignements sur
"le rouge dans la peinture de Delacroix" au moyen de vieilles
diapositives en noir et blanc projetées sur un mur !
Bref, je renoue. Continuons la visite de l'art
contemporain : allons au musée.
Le Musée des Beaux-Arts de Besançon est un formidable musée,
je crois que ce fut le premier créé en France. C'est également
à Besançon que l'architecte Claude-Nicolas Ledoux a créé
le premier théâtre moderne. Il y a plein d'autres choses
incroyables de ce style à Besançon, mais je ne vais pas
vous bassiner avec, l'Office municipal du tourisme ne m'a toujours pas
envoyé mon chèque ce mois-ci
Nous sommes allés, Brigitte et moi, au musée de Besançon
visiter une exposition de dessins du XXème siècle. En voici
l'annonce :
Invention et transgression, le dessin au XXème
siècle.
L'exposition présente une sélection de plus de 135 dessins
majeurs issus du Cabinet d'art graphique du Centre Pompidou national d'art
moderne. De Picasso à Sylvia Bächli en passant par Max Ernst,
Henri Matisse, Louise Bourgeois ou Raymond Hains, l'exposition réunit
aussi bien des oeuvres historiques faisant référence aux
grands mouvements artistiques du XXème siècle que celles
d'artistes contemporains encore peu connus qui contribuent à la
diversité et au renouvellement du dessin.
Que du beau monde !
Plein de dessins. Majeurs. Attention ! Majeurs,
les dessins. Des gribouillis en tous genres. Bien digérée,
la connaissance du dessin au XXème siècle, et rendue telle
que nous le présente cette exposition. Si bien digérée
qu'on peut dire l'effet de toute cette digestion sur le visiteur, en l'occurrence
votre serviteur : C'est chiant ! Mais alors chiant !
Je ne me prononcerai pas plus, de peur de n'en parler que par reconnaissance,
de par mon inculture et mes méconnaissances.
Chaque uvre d'art m'interroge sur le référent qui
procéda à sa création : autrefois, pendant des siècles,
le référent a été la nature, la divinité
de la nature, Dieu, le créateur, la beauté également
dans ce qu'elle nous rapprochait des divinités et de notre essence
divine opposée à notre essence bestiale. Le référent
était aussi l'envie de connaître, d'ajouter à la connaissance
universelle.
Cette référence n'est plus de mise dans l'art d'aujourd'hui
: il n'y a plus de peintre dans l'atelier du peintre. Il n'y a plus qu'une
absence de peintre.
À cette exposition, je m'interrogeais sur les référents
qui conduisirent les artistes et les créateurs de l'expo à
proposer ces uvres.
Il m'apparaissait que ces dessins avaient l'Homme, voire son nombril,
comme unique référent. La prétention de cet ensemble
était dans ce qu'on considérait le moindre geste de dessin
sur une feuille comme une uvre d'art.
L'ensemble des dessins présentés dans l'exposition me paraissait
si pauvre, si laid, si morose, si chiant à regarder (excusez-moi
pour la répétition) qu'il m'apparût comme formant
une immense négation, une préparation au nihilisme de nos
temps modernes : pensant aux oeuvres qui ont précédé
les dessins "inventifs et transgressifs" de cette exposition
et constatant que, dans celle-ci, il n'apparaissait aucun artiste figuratif,
je compris que toute cette exposition de dessins "inventifs et transgressifs"
était à la gloire de l'égotisme humain. À
la gloire de la domination de l'homme sur toutes choses, vivantes et mortes.
Je me suis dit que cette exposition était la méthodique
préparation du public à la destruction de la planète.
C'est beaucoup, me direz-vous
Et pourquoi pas ?
Plus (pas) de beauté, plus de nature, plus de référent
à la vie, à la connaissance de la vie : cette exposition
"inventive et transgressive" nous parlait de mort, ces oeuvres
(et le baratin qui va avec) accompagnaient une mortelle idéologie
de la négation du vivant. Lorsque l'art n'est plus qu'une référence
de et à l'art, de et aux idées qu'on professe sur l'art,
l'art s'enferme dans un jeu de miroirs, dans un mortel palais des glaces
où son image se duplique à l'infini.
D'où la question : Le traitement d'une importante partie de l'art
contemporain reconnu n'est-il qu'un "teasing" destiné
à nous préparer à la mort du monde vivant, à
la destruction de la diversité, à l'accompagnement d'une
idéologie industrielle et urbaine de conquête absolue et
de destruction par l'homme de tout le vivant qui ne sert pas ses intérêts
immédiats (sans parler du vivant qui lui fait peur !) ? Aujourd'hui,
vis-à-vis de la destruction de la planète, quel art est
l'équivalent d'un Pablo Picasso de Guernica et lequel celui d'un
Arno Brecker (sculpteur officiel du troisième Reich) de notre époque
? C'est sérieux ! Quelle(s) référence(s) pour l'art
d'aujourd'hui ?
Aragon disait (in "Chronique de la pluie et du beau temps")
à propos des suites du procès Dada du langage :
"Le mécanisme inversé de la parole humaine qui part
des mots au lieu de partir des choses est admis et admiré comme
en d'autre temps la règle des trois unités, ou tout autre
pont-aux-ânes esthétique. Il est à la base du nouvel
académisme, aussi tyrannique que l'ancien, qui a fait de la réalité
son ennemie, comme tout académisme."
C'est plutôt ça que je voulais dire, merci Loulou.
Dans la suite de ce genre de réflexions
sur l'art, Ariane Mnouchkine disait ceci dans "Le Monde" du
18 juillet dernier :
"Q : C'est important de pouvoir pleurer
au théâtre ?
Oui. De pouvoir rire, aussi. C'est un long débat que celui de ce
rapport entre l'émotion et les idées, l'abstraction. Je
pense que le théâtre n'a rien à gagner à être
abstrait. Quand des acteurs et un public se rassemblent, s'il n'y a pas
un peu d'émotion, un échange, à quoi bon être
là ?
Q : Que répondez-vous à ceux
qui pensent que cette émotion bloque la réflexion ?
Je leur dis merde. Pas un peintre, pas un romancier, pas un poète,
pas un sculpteur d'importance ne s'est posé la question en ces
termes. C'est une fausse question. Que ces intellectuels autoproclamés
passent d'abord par l'émotion, et après on verra si les
idées tiennent."
Vive l'art et la poésie (et les géants).
Je vous embrasse.
Bernard Kudlak
PS 1: Quand j'ai fait lire le brouillon de cette
lettre à mes associés, Robert et Jean-Marie m'ont mis en
garde contre mon manque de modestie, ayant perçu dans ce qui précède
une posture du type "nous autres, on fait des choses bien et vous
artistes contemporains, vous faites de la merde". Ce n'est pas ce
que je pense, ni ce que je veux dire (du reste, grâce à leurs
pertinentes remarques, j'ai modifié mon texte).
PS 2 : la fin de "Baiji", déesse
du fleuve (dans "Le Monde" du mardi 7 août).
Le dernier spécimen du dauphin du Yangzi, une espèce d'eau
douce vénérée par les Chinois, a disparu, victime
de la pollution et des hommes. Les extinctions de mammifères sont
rares. La Déesse du Yangzi n'est plus. Le reste est à venir.
Une autre info : le Rhône est mort, du moins
cancérisé au dernier degré, totalement et durablement
pollué au pyralène pour plusieurs décennies, les
doses font que tout l'écosystème est touché et les
poissons immangeables, car devenus cancérigènes. Le pyralène
se fixe dans les pierres et le fond de la rivière. La dépollution
prendra plusieurs dizaines d'années si elle est réalisable
C'est un Tchernobyl français.
PS 3 : Et l'art et les artistes ?
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