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Pour s'installer,
pour patienter, il y a, sur scène " Les Ménines"
de Vélasquez avec dans le coin, le tableau de dos. Le spectacle
se tient là, niché entre les deux, dans l'abîme
des représentations et leurs doubles.
" Arrête de faire l'aveugle Robert,
regarde le monde, fais le danser ! ". Pierre invite l'accordéoniste
à voir dans l'atelier du peintre " l'écho de la beauté
du monde " Rien que ça ! Et le spectacle tient cette promesse.
De la galerie à l'atelier, il entraîne le public aux confins
de l'illusion et de la vérité. Bien sûr, on attend
de Plume les ombres et les lumières, qui jouent et donnent aux
scènes cette réalité inattendue d'être infinies.
Bien sûr, Plume rit du monde, de bon cur
et pour ne pas pleurer. Alors voilà sur scène des lutins,
Pédro et Oui-Oui, l'acheteur de la galerie, voilà aussi
la statue et un peintre bavard. Et l'odalisque sort de son lit, évanescente,
elle danse, comme danse aussi la statue. Corps à corps du désir,
se retenir ou partir, des notes en verre et en ombres accompagnent la
lente rencontre, la fragilité de l'instant. Il est ainsi des
secondes en suspens et des corps aussi. Parce qu'on s'envole au cirque,
aussi haut que ses rêves, pour attraper la lune, pour quérir
la femme dans le tableau. Grâce et force. Plume n'oublie pas d'être
un cirque.
Cadre et hors-cadre
Voilà l'incroyable tourbillon de la jeune fille à la roue
(Kristina Dniprenko). Elle tourne, sur la tranche dans un sens un autre,
se lance, s'arrête, minuscule dompteuse d'un engin infernal.
Voilà dans les sangles Antoine Nicaud, le jeune homme grimpe
au bout de l'ivresse et touche aux songes, aux hallucinations essentielles
aux poètes, aux envies, à cette vie qui l'aspire. Il lutte.
Et s'endort.
Du peintre, Plume donne à voir l'inspiration et les renoncements,
l'art contemporain s'écrit sur la toile, en tâches, pour
jouer et gagner de l'argent. Barbouilles sur scène, jeux de mots
et rire, Robert et Pierre s'interpellent et contemplent la vie du bord
de l'univers de Plume. Parce qu'il y a du monde à voir dans les
cadres et hors cadre. Voir sur les cadres, où le fil-de-fériste
s'aventure pour un déjeuner en solo. Des couleurs viennent et
changent, les pluies font pousser des cerisiers en fleurs. C'est l'art
de Plume de rendre l'ombre lumineuse. Il jongle avec les lumières,
comme Oui-oui tape les balles au sol et sur les revers de la scène,
alors les balles du jongleur, en miroir se multiplient, se multiplient
et sarabandent aux sons des rebonds et de la musique tout près,
celle de Robert Miny, le maestro.
Bazooka
Les corps dansent aussi, ils trampolinent et rebondissent. Laura Smith
est chrysalide dans sa robe terre et or, poussière, légère,
la danseuse aux pétales rouges, vole, je vous dis qu'elle vole
et sa robe, après elle, poursuit le mouvement et dessine d'autres
arabesques magnifiques. Nadia Genez a créé les habits
des artistes, dans ses teintes douces d'orages d'été,
ils donnent aux personnages clarté et élégance
et fondent la communauté des baladins. Être soi, être
l'autre, c'est bien l'enjeu de l'habit. Les masques troublent plus encore
les identités et les rôles, confusions drôles et
quiproquos appartiennent à la scène autant qu'ils renvoient
l'homme à ses intimités.
" Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous
avec des bleus au cur et des plaies aux genoux ? " Plume
suggère quelques directions, empreinte ses certitudes aux poètes,
" l'art monumental ment monumentalement", c'est Prévert.
Alors, voilà l'art monumental passé au bazooka et crucifié,
et la culture intensive mécanisée. C'est politique et
heureusement subversif jusqu'au tableau final qui rebondit sur les préjugés,
et se joue des fenêtres ouvertes sur l'art et le monde. Délicieux
va-et-vient avec des hauts et des bas tout plein d'espièglerie.
Un spectacle est né ce soir-là. Qui efface les affres
de tous les avants nécessaires à la création. Il
grandira, s'épanouira, et partira donner à d'autres ce
bonheur d'un soir. Bernard Kudiak, l'a promis. Là dans le silence
des coulisses, comme avant dans celui de son bureau, l'auteur de "
L'atelier du peintre " est homme de parole.
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