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Est-ce encore du cirque ? Les spectateurs
qui aiment les clowns blancs, les paillettes et les éléphants
en seront pour leurs frais. Car, ici, on est dans le cirque nouveau, dont
les acteurs s'appellent des " circassiens ". Certes, on est
sous un chapiteau, mais le dispositif est frontal et les artistes évoluent
sur une scène en dur. De piste, de sable et de sciure, point. De
crottin de cheval, de feulements de fauves, encore moins. Pas plus que
d'écuyères galopant debout sur un percheron ou de trapézistes
légères s'envolant dans les cintres. Quelques numéros
classiques et sobres, fort bien exécutés sans chercher à
être spectaculaires ni à renouveler le genre, scandent le
spectacle : roue allemande, acrobatie au sol, trampoline, sangles aériennes,
main à main, jonglage. Ce dernier numéro, interprété
par le jongleur Tibo Tout Court, dit " Oui-Oui ", d'une habileté
diabolique, crée le plus beau moment d'émotion de la soirée.
Car l'émotion dans cet " Atelier du peintre " est à
chercher ailleurs. Dans ces instants de poésie nés de la
fusion du théâtre, de la danse, de la musique et de la performance
d'artistes contemporains. Fondateur du Cirque Plume - en Franche-Comté,
il y a un quart de siècle -, Bernard Kudlak a choisi comme fil
directeur " L'Atelier du peintre ", intention signifiée
dès l'installation des spectateurs par l'exposition sur scène
d'une reproduction des " Ménines ", de Velazquez. Ce
tableau célèbre, commenté par le philosophe Michel
Foucault dans " Les Mots et les Choses ", montre l'artiste dans
son atelier en train de peindre la famille royale d'Espagne ; mais il
interroge aussi par un subtil jeu de miroirs la question de la représentation.
A l'intérieur du tableau
Il nous indique qu'il n'y a pas qu'une façon de fixer une scène,
tout dépend du point de vue où l'on se place ; et il nous
invite aussi à entrer à l'intérieur du tableau. Ce
que les acteurs de Plume font d'ailleurs littéralement en se jetant
dans une toile poignardée à la façon de Lucio Fontana
(qui tenait l'espace de la toile pour une illusion). Ou à sortir
du cadre, comme cette odalisque peinte qui va se glisser hors du tableau
pour réapparaître sous nos yeux en chair et en os. D'autres
scènes donnent l'occasion d'évoquer Picasso, Bacon ou Yves
Klein. En particulier, ce clin d'oeil : une femme, pour cacher ses seins
nus, va peindre sur son corps un soutien-gorge en peinture bleue.
La musique, composée par Robert Miny, joue de toute une gamme d'instruments
originaux - cornet à piston, cor d'harmonie, bandonéon,
clarinette basse, saxo soprano, marimba, xylophone - qui nous entraînent
dans un tourbillon d'impressions. La partition, inventive, enlumine ce
joli moment en suspension où un artiste marche sur les arêtes
d'un cadre, lui-même en mouvement ; cette séance de trampoline
au milieu de virevoltantes pétales de roses rouges ; ces bouteilles
qui scintillent dans la nuit tels des vers luisants ; ces ombres chinoises
qui évoquent Francis Bacon ou les maîtres japonais ; cette
tempête shakespearienne, enfin, dans un grand bruit de cymbales.
Et de symboles.
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