C'est trop long ! C'est pas un roman, c'est un historique qu'on te demande !
J'aurais bien commencé comme Albert Cohen par : "O mon vieil ancêtre unicellulaire, petit solennel réceptacle de cette vie très ancienne, vie qui est maintenant mienne et le legs dont je suis le bénéficiaire au bout de millions ou milliards d'années…"…mais je sens bien que ça risque aussi d'être un peu long.
Qu'avez-vous fait, me demandez-vous, que s'est-il passé ? Comment ça c'est passé ?
Vite. Ca c'est passé vite. Un peu comme pour vous j'imagine.
Le vrai début c'est dans nos têtes, chacun la sienne, nos rêves insensés, nos refus, nos refuges.
Qu'allons-nous faire de nos rêves, nos utopies ? La fête !
L'esprit de la fête est présent partout.
La fête parce que le désir, le vivant plus fort que les idéologies et la consommation.
"La fête cette hantise" titre un numéro de la revue "Autrement" en 1976.
Aujourd'hui, en 2000, on entend dire que ces jours heureux et mouvementés étaient ceux d'une parenthèse enchantée.
Parmi tous les désirs qui traversent notre vie -et Dieu sait qu'il y en a- celui de changer la vie est un moteur puissant.
Tout commence à Besançon cinq ans avant la naissance du Cirque Plume.
Par la rencontre sur une péniche dans une fanfare de quatre des fondateurs -toujours présents- de la compagnie.
Par une envie de saltimbanque et d'art du cirque, impulsée par "L'atelier du marché" et par un apprentissage des techniques du jonglage dans un livre pour enfants.
En 1980, tous ceux qui vont créer le Cirque Plume participent au sein de diverses compagnies à "La falaise des fous", mythique festival jurassien fondateur du renouveau des arts de la rue. Puis nous créons des spectacles de rue, mélangeant déjà la musique aux techniques de cirque, au boniment, au théâtre, à la danse, que nous donnons dans les fêtes rurales, les rues des villes et les petits théâtres. La manche en été, sur les places publiques, complète notre économie modeste et remplit nos têtes du romantisme nomade de la Strada, du Capitaine Fracasse et autres hercules sur la place.
En 1983, nous nous appelons alors "Fanfare Léa Traction", "La Gamelle aux étoiles", et "Le magicien de balle". Nous répétons dans une grange à Chay (25) et dans les couloirs d'une MJC à Besançon-Palente. En décembre, nous créons sous le chapiteau du "Théâtre des manches à balais" à Besançon "Amour, jonglage et falbalas", un spectacle réunissant tous nos acquis et nos savoir-faire.
Nous venons d'ouvrir les coffres et les malles du cirque. A l'intérieur repose un trésor.
1984 –1990
Au regard des ruines des espérances politiques, après Sartre, Guy Debort, L.I.P., les fêtes sur le Larzac, les spectacles du Bread & Puppets Theater, Gong, Soft Machine et Grateful Dead, l’herbe à nigaud, le Grand Magic Circus, les manifs, les belles années de la révolution sexuelle, les copains partis si tôt, ceux qui n’ont pas trouvé à enchanter leur vie et sont passés de l’autre côté, …nous cherchons un chemin buissonnier.
Nous sommes 9 : Hervé Canaud, Michèle Faivre, Vincent Filliozat, Jean-Marie Jacquet, Bernard Kudlak, Pierre Kudlak, Jacques Marquès, Robert Miny et Brigitte Sepaser.
L'année 84 débute par une réunion, où Bernard Kudlak propose de créer un cirque, un projet qui réunirait l’esprit de la fête, la politique, le rêve, les anges vagabonds, le voyage, la poésie, la musique, les corps, dans une envie fraternelle, non violente et populaire. Le Cirque Plume.
Une ébauche de tournée existe déjà. Notre spectacle est fragile, amateur, innocent.
La moitié de la troupe travaille "à côté", l'autre ne fait "que ça".
Nous avons rapidement besoin de nous lier aux "vrais circassiens" : nous embauchons la fil de fériste Michelle Bruat, première artiste extérieure au groupe fondateur.
Nous habitons en Franche-Comté sur le dos de la Vouivre, pays de forêts, de coopératives, et d’utopies : après une première rencontre, nous bénéficions du soutien immédiat du Conseil Régional.
Nous achetons un matériel à faire cauchemarder une commission de sécurité. On peint, on colle, on soude, on cloue, on rêve tout debout, on s’entraîne un peu, pas assez.
Nous devenons producteurs, monteurs, chauffeurs, afficheurs, administrateurs, chercheurs de subvention, animateurs, profs de cirque, éclairagistes, metteurs en scène, musiciens, artistes de cirque. Pour la cuisine, nous établissons des tours de rôle. Deux enfants en bas âge et quelques chiens sont de la tournée.
Première sortie du convoi : au retour, la remorque du chapiteau est immobilisée, interdite de rouler. Nous en commandons une neuve, et notre premier poids-lourd avec.
Le Cirque Plume, alors, ne se distingue pas des petits cirques itinérants, sinon que nous avons l’air beaucoup plus misérable, avec notre chapiteau pourri mal monté, nos caravanes "Nottin", et nos "Tubes" Citroën trois vitesses - rallongés - rehaussés, repeints en bleu du ciel quand il apparaît à l’horizon entre deux nuages blancs. Comme pour les manouches, à chaque village derrière le convoi bleu pâle, suit une camionnette bleu foncé, dont les occupants tentent de contrôler nos identités. Belles palabres !
En 86, alors que l’acrobate Sophie Kantorowicz et la trapéziste Véronique Gougat viennent enrichir notre répertoire, le festival "off" d’Avignon consacre notre entrée dans le cercle des compagnies professionnelles reconnues.
Deux ans après, à ce même festival, nous faisons monter pour la première fois notre chapiteau par une équipe spécialisée : nous restons dans les caravanes morts de honte, à guetter par les fenêtres, encombrés de nos bras vides et nos têtes tournant trop vite. Ca nous passera !
Plus tard, ailleurs, les huit associés décident que chacun ferait le travail pour lequel il est le plus compétent. Ca n’a l’air de rien, c’est une révolution.
Au cours de cette période, nous achetons successivement quatre chapiteaux, trois gradins et pas mal de véhicules. Pour le spectacle, nous sommes devenus autonomes en son et en lumière.
Administrativement, nous mettons en place des formules qui correspondent à notre réalité jusqu'à l’embauche d’un administrateur en 88.
A la suite de notre premier spectacle sous chapiteau "Amour, jonglage et falbalas" (joué essentiellement dans la grande région), nous créons en 88 "Spectacle de Cirque et de Merveilles", qui sera joué dans toute la France, et un peu à l'étranger, en Tunisie, au Maroc, en Belgique, ainsi qu'en Suisse (où nous faisons changer une loi protectionniste interdisant le séjour des cirques non helvétiques...)
Nous montons de nouveaux numéros, nous soignons la mise en scène et les costumes. Tout le monde est "pro" maintenant et nous commençons à nous payer régulièrement.
A partir de ce moment, Robert Miny écrit des musiques originales pour tous nos spectacles. Brigitte Sepaser crée son premier numéro de fil sur lequel Michèle Faivre chante déjà, et David Rullier arrive avec son cheval !
A Paris, la presse nationale parle de nous.
Nous sommes encore partagés entre les animations et les spectacles sous chapiteau. Nous délaissons alors les premières au profit des seconds.
Nos chapiteaux sont assez petits et entrent dans des lieux insolites : le palais du Cardinal Granvelle à Besançon, la Corderie Royale de Rochefort, le parvis de la mairie de St Gilles à Bruxelles, les Salines royales d'Arc-et-Senans….
En décembre 88, nous le montons dans les Arènes de Lutèce. Quand la nuit tombe sur Paris, le premier croissant de lune apparaît au-dessus de la toile et des immeubles. Dans le relatif silence du parc, sur un arbre, à côté des caravanes, chante une hulotte. Bel accueil pour les ploucs ! Merci Paris.
Je me souviens d'une ville où nous invitions un vieil homme, qui vivait dans une caravane déglinguée à coté de notre campement, à assister chaque soir à la représentation. Dans "Spectacle de Cirque et de Merveilles", un personnage cherchait une boule de lumière sans voir qu'elle était derrière lui. Les enfants dans le public scandaient : "Derrière !! Derrière !!". Le vieil homme s'était alors levé de son banc furibard et avait hurlé : "Sacré con d’abruti, elle est derrière toi, idiot, ça fait dix fois que j’viens, et c’est tous les soirs pareil !!"…puis il s'était rassis.
En 89, Véronique Gougat est remplacée par Valérie Dehais au trapèze, et David Rullier par Elsa Moreno, danseuse et acrobate.
La même année, Bernard et Robert créent un spectacle jeune public pour deux artistes, "Le jongleur de l’arc-en-ciel", sélectionné au Festival de Bourges.
Une tournée marocaine consacre la fin de cette période : nous sommes 20 permanents, nous venons d’obtenir le "Grand prix national du cirque 90" décerné par le ministère de la Culture, et nous nous préparons à un nouveau spectacle.
La compagnie est gérée par une société, dont les associés sont 8 des fondateurs (Hervé n'a pas souhaité faire partie de l'aventure).
Durant cette période, nous avons appris des techniques de cirques, musicales, à administrer, conduire, gérer, construire. Nous avons surtout appris à nous parler…
Puis viennent les années de maturité.
1990 – 1998
L’idée du nouveau cirque est bien installée en cette année 90. Nous faisons partie du conseil d’administration de l’Association Nationale de Développement des Arts du Cirque (A.N.D.A.C.).
Durant cette période, la Région de Franche-Comté continue de nous aider, l’Etat s’y met de plus en plus, la Ville de Besançon et le Département du Doubs un peu.
Ces subventions représentent bon an mal an 15% de notre budget.
Artistiquement, nous nous éloignons, au cours de cette période, de la structure du cirque traditionnel qui servait de base à nos premiers spectacles, pour affirmer notre style.
Plus que jamais nous sommes une troupe.
Nous réalisons ce que nous avons toujours rêvé : le brassage, le mélange de tous les publics, en gardant une exigence artistique sans concession, dans un esprit d'éducation populaire.
Mais vous vous en doutez bien, tout ne va pas comme sur des roulettes…
Nous sommes en automne 90 : nous changeons le matériel, le spectacle et la méthode de travail, nous augmentons le nombre d’artistes, de techniciens, d'administratifs, et…nous gardons notre style.
Tout ceci est un pari aussi fou que de créer un cirque.
Nous achetons d’occasion un chapiteau bleu de 850 places qui servait de théâtre. Un grand théâtre abandonné dans le midi de la France. Nous y répétons notre "création 90" à Meylan (38). Bernard écrit le spectacle aidé de Vincent… Discussions sur la notion d'auteur : nous passons de la création collective dirigée à un projet personnel dans lequel les artistes prennent leur part.
La proportion d'artistes extérieurs devient plus importante qu'auparavant : Christine Dorion (trapéziste fixe), Daniel Péan (clown et trampoliniste), Carole Pujol (acrobate à vélo), Hyacinthe Reisch (danseur et acrobate), et Jacinthe Tremblay (trapéziste ballant). Alain Mallet passe de sonorisateur à guitariste, et Nadia Genez réalise nos costumes pour la première fois.
Ce spectacle –où Bernard crée son premier numéro d’ombres- débute sur un trait blanc dessiné sur un fond noir, et se termine par l'explosion plein-feux de toutes les couleurs du spectre, apparues les unes après les autres.
C’est un moment où nous affirmons le cirque tel que nous le vivons dans l'instant.
Ca commence assez fort, vu que la première représentation est annulée : les gradins neufs ne sont pas finis !
Nous jouons le lendemain. Une première chaotique, techniquement terrible, sono en panne, accessoires ne fonctionnant pas, etc.….
Mais le surlendemain, à la deuxième, nous avons la certitude d’avoir artistiquement gagné.
Puis nous créons une nouvelle version pour l’année 91, où le projet initial fait la part belle aux nouveaux arrivés : Cyril Casmèze (l’"homme-chien" qui fait grande impression !), Ramon Fernandez (artiste aérien) qui sera remplacé par Isabelle Servais, et le duo d'Alexandre Demay et Dominique D'Angelo (équilibristes main à main).
Nous présentons "No Animo Mas Anima" à Paris, au Parc de La Villette. Nous découvrons la cour des grands.
Nous mettons le paquet pour faire connaître ce spectacle, et cela marche : les acheteurs de France et d’Europe veulent le programmer, la presse est enthousiaste, nous avons une pêche d’enfer.
Donc tout baigne ? Nenni ma foi, c’est juste une petite arithmétique : nous avons dépensé trois millions de francs pour cette opération, en location de terrain, en publicité, en technique, en salaires et….nous n’en avons gagné que deux ! !
Dans un cas pareil, on fait quoi ?
On ferme la boutique ou on attend un miracle… Et figurez vous que le miracle arrive.
Sous forme d’une commande du Palais Omnisports de Paris Bercy, un spectacle de Noël qui rassemblera 240.000 spectateurs en 10 jours.
Cela décide les banquiers à nous prêter de quoi continuer : nous croulons sous les emprunts, mais nous avons devant nous plusieurs années de travail en perspective.
Nous devons structurer cette entreprise qui grossit, sans renier nos envies. La parole, la concertation et l’espace de discussion sont plus que jamais nécessaires.
En 93, création de "Toiles" : dans un chapiteau abandonné (celui que nous avons trouvé dans le midi…) se croisent, se rencontrent des personnages, des cartons, des voiles, des ombres géantes. Nous ne racontons pas une histoire, mais des histoires.
Nous attaquons les répétitions avec gourmandise : Alexandre, Cyril et Daniel sont réunis dans un trio d’enfer, Sophie Kantorowicz revient dans la compagnie avec un numéro de corde, et nous accueillons le jongleur Thierry André et le couple sur chaise à porteur Joël Suty et Isona Dodero. Parmi les fondateurs, Jean-Marie crée son premier numéro de magie et Jacques dresse Zippo le chien. Vincent quitte l'équipe artistique tout en restant associé
.
Pour l'écriture de ce spectacle, Bernard reçoit une bourse de la "Fondation Beaumarchais", et la musique de Robert fait l’objet d’une commande d’état.
C'est un succès à La Villette.
En août 94, "Les Plume font leur Cirque", documentaire sensible de Christophe De Ponfilly, passe à la télé en "prime time". Selon les mesures d'audience, c'est le flop de la semaine ! Mais 1.555.000 téléspectateurs entendent parler ce soir là du Cirque Plume. Nous sommes épatés.
14 enfants naissent en 95, et nous faisons une deuxième version de "Toiles" : les femmes font des enfants, et il faut changer le spectacle. Et puis des artistes se blessent, d’autres se lassent.
Nous terminons la tournée ("Toiles 2") avec des nouveaux venus : Eric Borgman (jongleur), Valérie Dubourg (aérienne à la corde), Danielle Le Pierrès (trapèziste fixe et chanteuse), Jörg Müller (jongleur) et Rachel Ponsonby (clown).
Cependant la troupe est remarquablement stable.
C'est à partir de "Toiles" (350 représentations devant 265.000 spectateurs) que les festivals européens nous ouvrent leurs portes (Allemagne, Danemark, Espagne, Finlande, Grande-Bretagne, Irlande, Pays-Bas, Portugal, Suède …)
Nous créons "L’harmonie est elle municipale ?" à Salins-les-Bains, dans le Jura, en juin 96, sous un grand chapiteau jaune de 1000 places flambant neuf, prototype original confectionné à notre main. L'investissement artistique et technique est à la mesure de nos ambitions.
Bernard ne joue plus dans ce spectacle, qu'il écrit et met en scène : une fanfare de 6 hommes rencontre un groupe de 6 femmes qui habitent l'espace du chapiteau. Au fil des tableaux, ils cherchent sans fin le bonheur, l'harmonie…
Michelle et Brigitte reviennent de leur congé de maternité, Cyril nous quitte, ainsi que Jacques (qui reste associé). Notre équipe s'enrichit de Valérie Garçon (contorsionniste), Jacques Schneider (cycliste acrobate) et Patricia Reynier, remplacée par Jane Allan au trapèze en grand ballant.
La première officielle (mondiale on dit !) se déroule à Munich, et nous repartons pour deux ans et demi de tournées. La critique salue le spectacle, et le public se presse sous le chapiteau.
Nous achevons de jouer "L’harmonie est-elle municipale ?" à Lyon en décembre 98 (Christophe Carrasco remplace Alexandre Demay), après l'avoir présenté 278 fois devant 250.000 spectateurs.
Parallèlement, Bernard met en scène en 97 une "petite forme" d'après Victor Hugo, "La plume de Satan", et en 98, il reprend, avec Robert pour la musique, l'idée du "jongleur de l’arc-en-ciel" qui devient un opéra pour 3 jongleurs, une soprano, un ténor, chœurs d’enfants et orchestre, créé au Palais des festivals de Cannes et à l’Opéra de Nice en juin de la même année.
"Mélanges (opéra plume)" : un nouveau chapitre de notre histoire s'ouvre au cours du premier semestre 99, pendant les répétitions à Salins-les-Bains.
A Paris-La Villette, notre chapiteau résiste à la tempête du 26 décembre.
Début 2000, Heather Joyce (multi-instrumentiste et chanteuse) et Valérie Dubourg (aérienne au drap) sont remplacées.
Nous rencontrons aujourd'hui des artistes qui nous disent avoir commencé à faire du cirque après avoir vu, enfant, nos spectacles. Nous sommes à présent une équipe de 45 personnes (6 des 9 artistes qui sont à l'origine du Cirque Plume sont encore dans le spectacle aujourd'hui).
Les artistes jeunes qui jouent dans ce mélange ont l'âge d'être nos enfants : c'est une nouvelle époque pour nous, vivons-la ensemble, c'est maintenant !
Par manque de place nous ne citons pas les noms des nombreux remplaçants occasionnels, qui travaillèrent avec nous et parfois sauvèrent le spectacle, à la suite des chutes, tendinites, hernies discales et arrêts divers des artistes titulaires. Merci à eux.