Le Monde
27 septembre 2005

Le paradis toujours réinventé du Cirque Plume

CIRQUE . Dans l’espace Chapiteaux du parc de La Villette, la compagnie joue "Plic Ploc", fantaisie mouillée, drôle et spectaculaire

Fabienne Darge

Le paradis toujours réinventé du Cirque Plume | Le Monde {JPEG}

PLIC PLOC. Redites-le plusieurs fois pour voir, ou plutôt pour entendre : plic ploc, plic ploc. Il suffit de quelques gouttes dans une bassine pour donner la mesure du temps, un temps qui n’appartient qu’au Cirque Plume, à sa poésie de doux rêveurs. Plic ploc ou tic tac ? Goutte-à-goutte du temps, avant qu’un champ de métronomes ne fleurisse sur la scène et ne tente d’imprimer son rythme nettement plus comminatoire : tic tac, tic tac ­ - vous voyez bien, plic ploc ou tic tac, ce n’est pas du tout la même chose, dans la vie. Et dans la vie, il y a deux camps, irrémédiablement : les plic ploc, comme les Plume, et les tic tac ­ - de plus en plus nombreux, hélas !
Mais les tic tac ne l’emportent pas toujours au paradis : chez les Plume, le champ de métronomes sera peu à peu recouvert par les blés et les coquelicots, première et belle image du nouveau spectacle de la troupe, présenté au parc de La Villette, sous un grand chapiteau, jusqu’à fin novembre. Et une fois de plus les Plume, qui ont fêté leurs 20 ans en 2004 avec cette nouvelle création qu’ils ont tournée en France et en Europe, se sont mis "en route pour le bonheur" ­ - c’était le titre de leur premier spectacle. Et nous avec, comme toujours avec cette troupe née à Besançon d’une fanfare municipale, qui a renouvelé la tradition du cirque avec son univers aérien et fantaisiste, délicatement loufoque, tout en poésie visuelle et sonore.
Après s’être beaucoup envolés, cette fois-ci les Plume se mouillent : Plic Ploc décline les jeux d’eau sous toutes les formes et les couleurs possibles, sur la scène où les lumières, le blanc et le noir jouent des effets de transparence et d’opacité.

GLISSER, COULER ET GICLER
C’est ainsi que l’on verra, à partir de la goutte d’eau inaugurale, comment une fuite peut ouvrir les vannes de l’imagination. On verra comment on peut jongler, de manière inouïe, avec des jets d’eau, les transformer en feux d’artifice et faire danser dessus des balles blanches. On verra l’étonnante acrobate Maëlle Boijoux, dans un numéro aérien sur tuyau d’arrosage, glisser, couler et gicler comme si elle était elle-même une goutte d’eau. On verra toute la troupe, en un moment magique, terre, ciel et eau confondus, se livrer à des jeux amoureux, et comment ils seront chassés de ce paradis originel par le ballet des hommes-balais.
On verra le dompteur, en un moment qui contient tout l’humour irrésistible de Plume, se faire avaler par une grosse bête fantasmagorique composée de grands parapluies rouges et se faire recracher, tout nu, sur la scène. On verra un homme voler avec son parapluie comme dans un dessin de Folon, et une jeune acrobate (l’incroyable Laura Smith) tenter désespérément d’y arriver, avant de se livrer à un époustouflant numéro d’acrobatie aérienne. On verra à quel point le jet d’eau peut être intempestif et incontrôlable, comme la vie.
On verra l’ahurissante contorsionniste Sylvaine Charrier, souple comme un gant, danser comme une bulle le long de longues chaînes d’anneaux, avant qu’un nuage de bulles de savon n’envahisse la scène, subtile alchimie de l’air et de l’eau. Puis se livrer aux plaisirs enfantins, innocents et sensuels, de l’eau et du miroir. On verra bien d’autres choses encore, et les clowns-danseurs-musiciens-acrobates-jongleurs de Plume finiront le long d’un grand rideau transparent, comme des poissons remontant le cours d’une rivière, essayant de retrouver les origines.
"Le cirque, c’est la nostalgie du paradis", dit à un moment l’un des merveilleux clowns de cette folie douce. Il faut croire que le public, lui aussi, rêve du paradis : il fait un triomphe à ce nouveau rêve de Plume, qui nous dit que "ce n’est pas parce qu’il pleut qu’il va pleuvoir", et que le paradis est toujours possible : il suffit de l’inventer.