Ouf, il pleut ! (extrait n°6 du 15 mai 2007)

Ouf, il pleut !
Enfin, il pleut. C’est bon pour la forêt, la vie, les tomates, la rivière, les champs de blé.
C’est bon : il pleut.
Les andouilles parisiennes de la météo parlent de mauvais temps comme d’habitude. Les nuages sont les ennemis du consommateur de loisir. Ailleurs, les déserts avancent.
Il est 8 heures ce 15 mai, et j’ai des tas de choses à vous raconter.

Derrière moi, 4 semaines de création : une au Théâtre des Salins de Martigues avec l’ensemble Télémaque, de Marseille, pour qui j’ai écrit une pièce ("Le cabaret des valises") autour de la mémoire des massacres du XXème siècle. À travers la quête d’un homme, "Monsieur", qui collectionne les valises de cris, toutes sortes de cris, ceux des victimes des barbaries industrielles ou artisanales de nos temps mécaniques. Ceux de la vie aussi.

Raoul Lay, le chef d’orchestre de l’ensemble, compose la musique. Il y a 13 acteurs dans ce spectacle : 8 musiciens de l’orchestre, un trio burlesque (Cyril Casmèze, un ancien de Plume dans "No Animo Mas Anima", "Toiles" et "Récréation", Hugues Fellot un présent de Plume dans "Plic Ploc", et John Mossoux, un comédien belge de toute originalité) et Fanny Soriano, une artiste aérienne que vous avez pu applaudir dans "Mélanges (opéra plume)".

Voici le tract. On dit "flyer" maintenant, je sais, mais ça m’énerve !


Tract "Le cabaret des valises" {JPEG}

Cette semaine de répétition méridionale fut productive et le spectacle existe dans son ensemble, sur le papier et un peu sur la scène ! J’ai mis en aquarelle le projet de spectacle, pour que ce soit plus lisible pour les musiciens et les acteurs. En voici une :

Aquarelle de Bernard Kudlak {JPEG}



Première du "Cabaret des valises" : le 12 octobre 2007 au Théâtre des Salins, à Martigues.

J’ai enchaîné par 3 semaines de mise au réel des premières idées de "L’atelier du peintre".

Photo création et répétitions - "L'atelier du peintre"


Nous avons travaillé sur l’espace de l’atelier du peintre, sur les rapports du peintre et son modèle, sur l’apport de l’espace de l’atelier aux acteurs, sur les corps du modèle, de la sculpture, de l’éclatement du corps du modèle et celui de l’artiste.
Nous avons créé des œuvres dessinées dans de la semoule et des lentilles.
Nous avons peint des corps et imprimé ces corps dans des draps. Nous avons sué le suaire.
Nous avons créé des images et imaginé une création.
Photo création et répétitions - "L'atelier du peintre"Nous avons fait de la musique avec du verre brisé, des bouteilles non brisées, des papiers froissés, de la peinture avec de la musique, de la musique avec des couleurs.
Nous avons touché la solitude du clown, la vraie, la profonde, celle qui fait de lui un clown et nous arrache des larmes. Hugues nous l’a fait partager dans une improvisation sensible avec la statue.
Mark nous a montré l’habitude terrible et menaçante de celui qui devient une statue.
Brigitte, la panique de celle qui se peint pour ne plus être nue.
Pierre, la colère colorée d’un guerrier des couleurs.
Laurent fit des portraits en soufflant de la semoule.
Alain, en peintre, sculpta un modèle.
Nicolas, pris par un rhume terrible, fit un tabac de percussions de verre.
Et puis on a cassé des bouteilles et écouté le délicat son des éclats.
Laura a empoigné son futur rôle de journaliste au trampo, formidable face à un miroir dont l’image nous arrivait en surimpression d’elle-même.

Nous avons joué avec les formes que prend une eau colorée dans l’huile, comme dans les années soixante-dix. Mais sans acide lysergique diéthylamide.
Nous avons fait du trampoline, enfin surtout et exclusivement Mark et Laura. Et imaginé de nouvelles images et figures dans cet espace.
Nous avons démembré un mannequin, Dionysos du pauvre et du commerçant mondialisé.
Robert s’est endormi dans une bâche plastique noire, un calot sur la tête, Innocent X ronfleur. Puis il s’est fait peindre en bleu le visage, ce qui nous emmène vers une possible orientation Baconienne du dormeur du voile.
Nous avons bricolé des peintures pour le corps et le visage qui puissent s’effacer facilement.
Nous avons travaillé autour des portraits de chacun à partir de photos solarisées.
Nous soupçonnons l’atelier de nous conduire vers un "Portrait d’un saltimbanque en artiste plasticien". On le dira à Jean Starobinski qui a écrit un "Portrait de l’artiste en saltimbanque", que je vous conseille, si le cirque vous intéresse.
Nous avons regardé des livres d’images, des livres de peintures et d’œuvres.

Nous avons passé trois semaines formidables.

Et moi, angoissé pas mal, fus délivré par la dernière journée de travail qui lia toutes les autres dans la logique d’un prochain spectacle possible. Possiblement formidable.

Nous avons eu aussi une vraie journée d’échec, un vendredi 4 mai : le matin, essai sur la lumière, sur les faisceaux de lumière avec projecteur spécialement prévu pour cela. Miroirs, fumées et… rien du tout. Pas bon, pas fait. Ce jour gris, j’étais fort fatigué, non seulement rien ne marchait, mais en plus, rien ne venait positiver ce qui ne marchait pas. L’après-midi, pareil : peinture sur surface transparente, résultat plus que médiocre. Journée nulle et crevante.

Soirée déprimante et deux jours après, Sarkozy-l’ami des riches génétiquement supérieurs était élu Président de la république française, haut la main. Joli week-end ! Mais plaisir d’un score de participation très élevé, heureux pour la démocratie.
Une seule journée vide pour 3 semaines pleines, c’est peu, peut-être, mais c’est usant.
Une journée "vide" est une journée où la mise en scène (ou en jeux) d’une idée sur le papier se heurte au réel, à la physique ou à la fatigue des participants. On connaît bien ces journées-là : après, on a mal au dos, on va chez l’ostéo et ça repart.
Notre conscient est très poli. Quand ça merde, il dit : c’est normal, pas d’inquiétude, il est habituel de rencontrer des difficultés, la recherche c’est fait pour rencontrer facilités et difficultés. Tour à tour paternaliste (c’est formateur de pédaler…) et ironique (1 jour "sans", pour 2 semaines de boulot "avec", c’est formidable !)
Il me fait chier mon conscient : plutôt que de me faire des phrases, il ferait mieux de prendre sa valise et d’aller visiter mon inconscient pour lui expliquer que tout va bien et lui conseiller de laisser mon estomac et mes lombaires peinards et décontractés, même par gros temps !
Mais bon, il doit y avoir une grève des transports entre conscient et inconscient dans ma viande. Vivement le service minimum obligatoire !
Vous avez compris, après le vendredi plat, je dus me faire un peu manipuler la carcasse pour remettre de l’ordre dans mes os.
Mais, l’ensemble fut un très bon moment de création. Chouette !

Les informations qu’on lit dans les journaux croisent mes obsessions.
Benoît XVI a affirmé dimanche que "l’annonce de Jésus et de son Évangile n’a comporté à aucun moment une aliénation des cultures précolombiennes et n’a pas imposé une culture étrangère".
Mon président-l’ami des riches lui aussi nous a fait savoir, dans son discours de vainqueur des élections, que pour la repentance, fallait pas déconner, la France n’a aucune raison de se repentir de quoi que ce fut ! Justifiant ce propos par le fait que les Français n’ont jamais commis de génocide.
Même si Laval et Pétain ont décidé, de leur propre chef, sans que les nazis leur en fassent la demande, de déporter vers les camps de la mort les enfants juifs, argumentant que les parents étant déportés, on ne savait que faire de leurs enfants ?
Si c’est pas du génocide, c’est peut-être du regroupement familial… ?
Génocide ! Cette notion fut établie par les Nations Unies en 1951 comme étant "l’extermination des groupes nationaux, ethniques, raciaux et religieux, mais non économiques ou sociaux".
Le massacre des Koulaks n’est donc pas, selon cette convention, un génocide : si ça se trouve, à ce moment-là, Staline avait peut-être gagné la deuxième guerre mondiale !
En revanche, selon cette convention, le massacre des peuples amérindiens et de leurs religions par la très sainte et catholique Espagne de l’époque, est un génocide, contrairement à ce que dit Benoît XVI qui, lui, n’a pas gagné, il me semble, la deuxième guerre mondiale.

Si je suis choqué par les propos de mon président-l’ami des grosses fortunes en son soir de victoire électorale, c’est parce que nous devons regarder notre histoire en face. Nos crimes de guerre, nos crimes contre l’humanité… enfin ceux commis au nom de la France.
Nous n’en sommes pas coupables, mais nous sommes dépositaires de mémoire, de la vérité ou du mensonge.

Les crimes contre l’humanité ont été définis par le tribunal militaire international de Nuremberg, article 6c comme les "atrocités ou délits y compris, mais sans y être limité à, l’assassinat, l’extermination, la mise en esclavage, la déportation, l’emprisonnement, la torture, le viol et autres actes inhumains commis contre toute population civile, ou les persécutions pour des raisons politiques, raciales ou religieuses avec ou sans violation des lois intérieures du pays où ces actions ont été perpétrées."
Les crimes commis en Indochine, à Madagascar, en Algérie sont parfaitement identiques à ceux que réprimait le texte de Nuremberg. L’avocat Maître Vergès le rappela pendant le procès Barbie.
"Les crimes français, dit Pierre Vidal-Naquet (sur qui je pompe intégralement les informations sus-citées), notre gouvernement les a amnistiés en bloc, les 22 mars et 14 avril 1962, sans faire de différence entre crimes de guerre et crimes contre l’humanité. L’imprescriptibilité de ces derniers crimes n’a du reste été introduite dans la loi française qu’après les décrets d’amnistie, le 26 décembre 1964".
Donc ? Ils n’existent pas ?
Benoît XVI et Nicolas 1er : même combat ? Pour le passé blanchir ?
Ce qui réjouira monsieur Mégret et ses amis, qui n’aiment pas un ami de mon président-l’ami des nababs, Arno Klarsfeld, avocat dont le papa est bien connu, qui sont, eux et leurs familles, les ennemis du comique Dieudonné qui lui aime certains amis de monsieur Mégret, mais déteste mon président-l’ami du luxe et l’ennemi des complexes.
Pour les liens entre tout ça, je vous fais confiance…

Pour finir cet extrait de carnets, un petit détour vers la liberté :
Je vous avais écrit cette anecdote dans un texte non envoyé, mais la liberté, c’est trop bien, alors j’y retourne !
Ma belle sœur est chanteuse. Elle chante des chants judéo-espagnols et Yddish.
Un dimanche matin, il y a quelques semaines, je la rencontre, elle est sans voix.
Voix blanche, enrouement définitif. Elle me chuchote un "salut".
- T’as la grippe ?
- Non, me répond-elle, c’est le tabac.
Venant de quelqu’un qui ne supporte pas ce poison, je la questionne :
- Le tabac ?
- Hier, je chantais au Moulin de Brainans (un concert formidable d’ailleurs), tout le monde fumait. Les techniciens, les musiciens… J’arrive pour la balance, le deuxième groupe de musique venait de finir la balance, la scène était totalement enfumée, les loges pleines de tabac, le lieu de détente pareil. J’ai demandé au technicien "retours-son" d’éteindre sa cigarette, ce qu’il a gentiment fait d’ailleurs, mais tout était dans la fumée : absolument tout le monde fume en permanence, sans s’occuper des non-fumeurs, ni des allergiques au tabac. C’est rock’n roll ! Aujourd’hui, je n’ai plus de voix.
- Tu n’as pas demandé à ce que les gens respectent ta demande de ne pas fumer autour de toi ? Ta voix est ton instrument de musique, tout de même !, j’ai demandé.
- Autant pisser dans un violon… c’est impossible. Remarque le public ne fumait pas dans la salle pendant le concert. Mais les techniciens si, ils n’ont même pas l’idée que cela puisse déranger quelqu’un. Et plus encore, le chanteur du groupe de l’orchestre façon tzigane qui suivit ma prestation a allumé et distribué des cigarettes à chacun des musiciens pendant le concert… et demandé au public si chacun avait 65 euros pour payer l’amende, en les invitant à fumer également, au nom de la défense de la liberté menacée de fumer en public.

Quels rebelles, ces fils du vent, tout de même !
"Tous ces gens-là disent "je suis un révolté moi" avec un air de petit vieillard qui vient de faire pipi sans trop souffrir", écrivait Jules Renard le 3 février 1891 dans son "Journal" à propos d’un dîner des symbolistes dont l’un d’entre eux, un "Lamartine méridional",(…) voudrait bien être pris pour un barbare…"
Pour ma part, je pense que la liberté d’enfumer une chanteuse parce qu’on est rebelle est de même nature que la liberté de pisser dans un violon de l’orchestre parce qu’on a bu trop de bières pendant le concert : il suffit simplement d’être les plus forts ou les plus nombreux à pratiquer cette liberté pour l’obtenir !
Et voilà pour les instruments liberticides.

Pendant ce banquet des symbolistes du 3 février, il y avait une poétesse Polonaise, Marie Krysinska, inventeuse du vers libre. Renard écrit à son propos : "Marie Krysinska, une bouche à mettre le pied dedans". Toujours fin et élégant, mon cher maître.
Elle écrit :
"Regards attristés
De réalités
Laides !
O mes regards douloureux aussi
Des pleurs répandus
Comme un sang très pâle
Sur le sable des Cirques".

Plus d’un siècle plus tard, tout ceci reste d’actualité.

Ami(e)s de la liberté, à bientôt.

Bernard Kudlak

Le petit champ derrière chez Bernard Kudlak {GIF}



PS : si vous ne l’avez pas vu, allez voir le film "Le marché de la faim". C’est édifiant, j’espère que mon président-l’ami des multinationales ira le visionner, pour son édification.