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La scène est celle d'un théâtre
à l'italienne, obscure et profonde, juste comme il faut. Installé,
enjoué, le public s'y ébroue avec ce soupçon d'impatience
qui caractérise parfois les salles d'invités, inconscient
du drame qui se joue sous ses yeux depuis quelques minutes: insolente,
une goutte d'eau est en train de saloper le bel ordonnancement de la soirée.
Un singulier pas de deux, à la fois inquiet et précis, se
développe dans la pénombre, ballet ménager soutenu
par des serpillières et des récipients divers. Cette eau
qui chute, inexorable source de dysfonctionnements, est le point chaud
de la représentation. C'est un prélude en mode comique,
mais c'est aussi un avertissement : il faut se méfier de l'eau
qui coule et se préparer à un moment ou à un autre
à perdre pied. À être débordé par la
flotte.
Et de fait, surgissant de n'importe où, des quantités de
liquide impressionnantes vont se déverser, s'écouler, suinter,
jaillir et contredire la précision métronomique du spectacle.
De l'eau comme s'il en pleuvait, qui ruisselle, trempe son monde à
intervalles irréguliers et produit un effet singulier sur les spectateurs.
À quand la prochaine douche ? Jet, goutte ou flaque ? Le public
se fait rapidement complice de l'infortune des acrobates mouillés
jusqu'aux yeux dans le déroulement inéluctable d'une scène
de bain à géométrie et intensité variables.
C'est une flippante mécanique des fluides qui s'exerce finalement
au détriment de la sûreté indispensable à une
scène de cirque. Le lieu devient instable, inquiétant, transformé.
L'eau s'étale comme un miroir. Ça glisse, ça dérape,
ça reflète aussi : dans ce cas de figures troublées,
translucidité n'est jamais vaine. La fuite en avant de tous les
protagonistes (l'eau, les acrobates) évoque un vigoureux slapstick
circassien à tendance aqueuse, une succession de tableaux organisés
en fonction du taux d'hygrométrie. De l'indice de curiosité
aussi : difficile d'oublier cette image troublante de dizaines de métronomes
ornés d'illets rouges, cliquetant en syncope, créant
un chemin sonore et une figure plastique hors normes. Il y a aussi une
toile blanche qui scinde, dissimule et rythme l'ordre de passage des acrobates,
découpant la pièce en de multiples stances, toutes reliées
entre elles par une soif irrésistible, d'éclaboussures comme
de transparences. C'est d'ailleurs un comble : quand il ne pleut plus
sur le plateau, on s'impatiente jusqu'à la prochaine ondée.
Effet pervers du comique de situation intimement lié à celui
de répétition. En vérité, on en redemande.
Et on en reçoit ! Rien que du plaisir et des sensations fortes:
à force d'être manipulé, le tissu blanc, initialement
voile diaphane, évolue au fil de son imprégnation et finit
pardonner la sensation d'une bâche humide, un rien inquiétante,
que l'on s'attend à entendre claquer si d'aventure le vent s'engouffrait
sur la scène... Il reste que cette surface immense est un formidable
écran où se projettent et s'épanchent des images
imprévues. Comme cette étrange plage verticale et moirée
où de timides silhouettes se croisent, se rencontrent et s'étreignent,
traçant un cur géant, symbole d'amour éternel,
qui à son tour s'efface sous les caresses des racloirs diligentés
par une fine équipe de " pousseurs d'eau ". Amour toujours,
de la belle ouvrage qui étalonne la représentation avant
d'irradier les protagonistes, mis en scène et détrempés
par Bernard Kudlak, deus ex aqua inspiré. Éloge de la simplicité
enfin, figure de style parfois galvaudée, et qui ici s'offre et
se décline en majesté. Paradoxe certes, mais qui prend tout
son sens au fil de compositions somptueuses qui doivent tout à
trois fois rien.
Le jonglage d'eau est à ce titre l'une des plus éblouissantes
démonstrations de virtuosité, assemblant en un puzzle magique
l'anecdote, la tendresse, l'image et la prouesse à partir d'un
humain, deux mains deux pieds, et d'un peu d'eau projetée.
Cette théorie de l'évidence, c'est aussi le prétexte
à la mise en uvre d'un formidable théâtre d'objets
fantastiques, fantasques aussi, où un assemblage de parapluies
(tiens, tiens) rouge sang se métamorphose en une inquiétante
créature placide, douée et goulue, capable d'avaler son
dompteur et de le recracher, tout nu. Et tout sec.
Carnaval des animés, silhouettes incarnées en souplesse,
à coups de palmes, de trombones, de cornes ou de parapluies, les
"bêtes à Plume" s'en donnent à cur
joie pour allumer le regard d'un public transporté par les qualités
d'invention de la troupe et le noyer dans un sourire de connivence. Subtilement
tracées, ces silhouettes manipulées résonnent dans
l'imaginaire de ceux qui les contemplent. Ce n'est pas parce qu'il pleut,
qu'il pleut, chantent-ils. Effectivement. Mais ça vaut le coup
d'aller vérifier.
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