L’Est Républicain
9 mai 2009

Plume par le bout du pinceau

L’atelier du peintre du Cirque Plume est né jeudi à Salins les Bains, dans une nuite d’étoiles et orages, fort et beau. Un spectacle indispensable, comme l’est l’art dont il parle.

Plume par le bout du pinceau | L'Est Républicain (presse_adp) {JPEG}

Pour s’installer, pour patienter, il y a, sur scène "Les Ménines" de Vélasquez avec dans le coin, le tableau de dos. Le spectacle se tient là, niché entre les deux, dans l’abîme des représentations et leurs doubles.

"Arrête de faire l’aveugle Robert, regarde le monde, fais le danser ! ". Pierre invite l’accordéoniste à voir dans l’atelier du peintre "l’écho de la beauté du monde" Rien que ça ! Et le spectacle tient cette promesse.
De la galerie à l’atelier, il entraîne le public aux confins de l’illusion et de la vérité. Bien sûr, on attend de Plume les ombres et les lumières, qui jouent et donnent aux scènes cette réalité inattendue d’être infinies.

Bien sûr, Plume rit du monde, de bon cœur et pour ne pas pleurer. Alors voilà sur scène des lutins, Pédro et Oui-Oui, l’acheteur de la galerie, voilà aussi la statue et un peintre bavard. Et l’odalisque sort de son lit, évanescente, elle danse, comme danse aussi la statue. Corps à corps du désir, se retenir ou partir, des notes en verre et en ombres accompagnent la lente rencontre, la fragilité de l’instant. Il est ainsi des secondes en suspens et des corps aussi. Parce qu’on s’envole au cirque, aussi haut que ses rêves, pour attraper la lune, pour quérir la femme dans le tableau. Grâce et force. Plume n’oublie pas d’être un cirque.

Cadre et hors-cadre
Voilà l’incroyable tourbillon de la jeune fille à la roue (Kristina Dniprenko). Elle tourne, sur la tranche dans un sens un autre, se lance, s’arrête, minuscule dompteuse d’un engin infernal.
Voilà dans les sangles Antoine Nicaud, le jeune homme grimpe au bout de l’ivresse et touche aux songes, aux hallucinations essentielles aux poètes, aux envies, à cette vie qui l’aspire. Il lutte. Et s’endort.
Du peintre, Plume donne à voir l’inspiration et les renoncements, l’art contemporain s’écrit sur la toile, en tâches, pour jouer et gagner de l’argent. Barbouilles sur scène, jeux de mots et rire, Robert et Pierre s’interpellent et contemplent la vie du bord de l’univers de Plume. Parce qu’il y a du monde à voir dans les cadres et hors cadre. Voir sur les cadres, où le fil-de-fériste s’aventure pour un déjeuner en solo. Des couleurs viennent et changent, les pluies font pousser des cerisiers en fleurs. C’est l’art de Plume de rendre l’ombre lumineuse. Il jongle avec les lumières, comme Oui-oui tape les balles au sol et sur les revers de la scène, alors les balles du jongleur, en miroir se multiplient, se multiplient et sarabandent aux sons des rebonds et de la musique tout près, celle de Robert Miny, le maestro.

Bazooka
Les corps dansent aussi, ils trampolinent et rebondissent. Laura Smith est chrysalide dans sa robe terre et or, poussière, légère, la danseuse aux pétales rouges, vole, je vous dis qu’elle vole et sa robe, après elle, poursuit le mouvement et dessine d’autres arabesques magnifiques. Nadia Genez a créé les habits des artistes, dans ses teintes douces d’orages d’été, ils donnent aux personnages clarté et élégance et fondent la communauté des baladins. Être soi, être l’autre, c’est bien l’enjeu de l’habit. Les masques troublent plus encore les identités et les rôles, confusions drôles et quiproquos appartiennent à la scène autant qu’ils renvoient l’homme à ses intimités.
" Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous avec des bleus au cœur et des plaies aux genoux ? " Plume suggère quelques directions, empreinte ses certitudes aux poètes, " l’art monumental ment monumentalement", c’est Prévert.
Alors, voilà l’art monumental passé au bazooka et crucifié, et la culture intensive mécanisée. C’est politique et heureusement subversif jusqu’au tableau final qui rebondit sur les préjugés, et se joue des fenêtres ouvertes sur l’art et le monde. Délicieux va-et-vient avec des hauts et des bas tout plein d’espièglerie. Un spectacle est né ce soir-là. Qui efface les affres de tous les avants nécessaires à la création. Il grandira, s’épanouira, et partira donner à d’autres ce bonheur d’un soir. Bernard Kudiak, l’a promis. Là dans le silence des coulisses, comme avant dans celui de son bureau, l’auteur de " L’atelier du peintre " est homme de parole.

Catherine CHAILLET