Les Echos
5 octobre 2009

Quand les Plume jouent sur tous les tableaux

Quand les Plume jouent sur tous les tableaux | Les Echos (presse_adp) {JPEG}

Est-ce encore du cirque ? Les spectateurs qui aiment les clowns blancs, les paillettes et les éléphants en seront pour leurs frais. Car, ici, on est dans le cirque nouveau, dont les acteurs s’appellent des " circassiens ". Certes, on est sous un chapiteau, mais le dispositif est frontal et les artistes évoluent sur une scène en dur. De piste, de sable et de sciure, point. De crottin de cheval, de feulements de fauves, encore moins. Pas plus que d’écuyères galopant debout sur un percheron ou de trapézistes légères s’envolant dans les cintres. Quelques numéros classiques et sobres, fort bien exécutés sans chercher à être spectaculaires ni à renouveler le genre, scandent le spectacle : roue allemande, acrobatie au sol, trampoline, sangles aériennes, main à main, jonglage. Ce dernier numéro, interprété par le jongleur Tibo Tout Court, dit " Oui-Oui ", d’une habileté diabolique, crée le plus beau moment d’émotion de la soirée.
Car l’émotion dans cet " Atelier du peintre " est à chercher ailleurs. Dans ces instants de poésie nés de la fusion du théâtre, de la danse, de la musique et de la performance d’artistes contemporains. Fondateur du Cirque Plume - en Franche-Comté, il y a un quart de siècle -, Bernard Kudlak a choisi comme fil directeur " L’Atelier du peintre ", intention signifiée dès l’installation des spectateurs par l’exposition sur scène d’une reproduction des " Ménines ", de Velazquez. Ce tableau célèbre, commenté par le philosophe Michel Foucault dans " Les Mots et les Choses ", montre l’artiste dans son atelier en train de peindre la famille royale d’Espagne ; mais il interroge aussi par un subtil jeu de miroirs la question de la représentation.

A l’intérieur du tableau

Il nous indique qu’il n’y a pas qu’une façon de fixer une scène, tout dépend du point de vue où l’on se place ; et il nous invite aussi à entrer à l’intérieur du tableau. Ce que les acteurs de Plume font d’ailleurs littéralement en se jetant dans une toile poignardée à la façon de Lucio Fontana (qui tenait l’espace de la toile pour une illusion). Ou à sortir du cadre, comme cette odalisque peinte qui va se glisser hors du tableau pour réapparaître sous nos yeux en chair et en os. D’autres scènes donnent l’occasion d’évoquer Picasso, Bacon ou Yves Klein. En particulier, ce clin d’oeil : une femme, pour cacher ses seins nus, va peindre sur son corps un soutien-gorge en peinture bleue.
La musique, composée par Robert Miny, joue de toute une gamme d’instruments originaux - cornet à piston, cor d’harmonie, bandonéon, clarinette basse, saxo soprano, marimba, xylophone - qui nous entraînent dans un tourbillon d’impressions. La partition, inventive, enlumine ce joli moment en suspension où un artiste marche sur les arêtes d’un cadre, lui-même en mouvement ; cette séance de trampoline au milieu de virevoltantes pétales de roses rouges ; ces bouteilles qui scintillent dans la nuit tels des vers luisants ; ces ombres chinoises qui évoquent Francis Bacon ou les maîtres japonais ; cette tempête shakespearienne, enfin, dans un grand bruit de cymbales. Et de symboles.

Thierry Gandillot